La Laine

Published by

on

Pour commencer cette série d’articles, nous allons traiter d’un très gros morceau : la laine. Car la laine, c’est la principale matière de nos plus beaux vêtements, les costumes. Pourtant, à l’entendre, ce mot nous évoque plus la grossièreté d’un vieux pull devenu trop grand que le raffinement d’un élégant trois pièces, ou bien la chaleur d’une couverture épaisse plutôt que la légèreté d’une veste d’été. Une matière bien surprenante, donc.

Je vais essayer, à travers cet article, en effleurant certains détails, de vous expliquer pourquoi et comment la belle toison d’une bête innocente atterrit dans votre vestiaire.

Avant
Après

La laine est par définition un poil d’animal (chèvre cachemire, yack, chèvre mohair, alpaga, vigogne, etc…). Ici je ne vais traiter uniquement que de la laine de mouton, les autres feront l’objet d’un article à part.

L’utilisation de la laine dans nos vêtements trouve sa source dans les temps anciens, lors des premières domestications du mouton. Cependant, ce n’est qu’au Moyen Age que l’on retrouve les traces des premières organisations et premières professionnalisations des métiers liés à la laine, un peu partout en Europe : en Italie, en Espagne, en France et au Royaume Uni. Il existe donc une raison historique de l’usage de la laine dans l’habillement, qui nous est parvenue jusqu’à nos temps actuels.

Mais il y a également plusieurs raisons pratiques. En effet, la laine est avant tout une matière renouvelable, comme toutes les matières naturelles. Ensuite, c’est un excellent isolant thermique ; par conséquent, elle protège du froid comme de la chaleur (de façon plus ou moins efficace selon le tissage). De plus, c’est une matière qui transfère l’humidité et ne retient pas les odeurs (c’est pour cela que l’on retrouve dans de nombreux vêtements de sport de la laine de mérinos). Enfin, avantage considérable pour l’utilisation dans la confection de costumes ou autres vêtements de luxe, la laine est une fibre qui est très souple, ce qui confère aux tissus un tombé parfait et la particularité de très peu se froisser.

Il existe de nos jours une variété importante de races d’ovins, élevés tant pour leur viande, pour leur lait, leur peau ou leur laine, mais la laine qui intéresse principalement les tisserands proviennent du mouton mérinos, pour la finesse et la longueur des fibres qui constituent la laine et du mouton Shetland.

La race de mouton mérinos vient originellement d’Espagne, qui se spécialisa dans l’élevage de cette dernière dès le quinzième siècle, pour la blancheur et la finesse de sa laine. Jusqu’au XIXe siècle, en Europe, ce qui se dessine petit à petit comme l’industrie du textile s’approvisionne principalement sur des cheptels nationaux. Cependant, la demande grandissante, les britanniques tentent d’implanter plusieurs cheptels, notamment des moutons de race mérinos, dans les colonies aux climats propices à les accueillir. Ainsi, plusieurs élevages se constituent en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud et sur les îles Maldives. Implantations réussies, puisqu’aujourd’hui, l’Australie est le premier producteur et premier exportateur de laine mérinos, et la Nouvelle-Zélande troisième.

Le mouton Shetland, lui aussi connu pour la finesse de sa laine, est principalement présent dans les îles Shetland, en Ecosse, où le climat rude et les terres infertiles conviennent à merveille à son épanouissement. La laine de ce mouton peut être considérée comme rare comparé à la prédominance de la laine de mérinos sur le marché, notamment à cause d’une quasi-extinction de l’espèce durant les années 1970.

La laine d’agneau (lambswool) est elle aussi très appréciée pour sa finesse et sa douceur, et se retrouve également en mélange dans les tissus pour veste sport. Elle est issue de la première tonte du mouton (entre six mois et un an).

Mérinos
Shetland
Agneau

La tonte du mouton s’effectue tous les ans. Une fois la toison retirée, elle est nettoyée du suint une première fois, puis de nouveau lavée afin d’enlever toutes les impuretés. Ensuite vient le cardage, opération qui sert à démêler les fibres et à éliminer celles qui sont trop abîmées avant de les envoyer à la filature. C’est à ce moment que l’on procède au mélange de laines, par exemple avec du mohair ou du cachemire. Si l’on souhaite un fil d’un aspect plus lisse encore, il est possible de réaliser une opération de peignage. La différence de résultat sur le tissu final est concrète : la laine uniquement cardée (woolen) a un aspect plus duveteux, plus rustique, que l’on retrouve dans le tweed par exemple, et la laine peignée (worsted) est plus lisse, plus luxueuse.

Résultat par étapes de la laine

Une fois les fibres cardées et peignées, on les étire, leur applique une certaine torsion, afin de les assembler pour en faire un fil en bobine qui sera prêt à être teint. Ces opérations se font au sein d’une filature. La teinture est ce que l’on appelle une opération d’ennoblissement, elle peut être réalisée à partir de colorants naturels ou synthétiques.

Une fois teintes, les bobines de fils sont envoyées chez le tisserand qui réalisera le tissu par un entremêlement de fils disposés selon une trame (horizontaux) et une chaîne (verticaux). Il existe plusieurs possibilités d’entrelacement dont chacune comporte ses caractéristiques propres, comme la toile ou la serge, qui feront l’objet un article à part entière.

Ces dernières étapes de la fabrication (cardage, peignage, filage et tissage) sont identiques pour l’ensemble des matières naturelles et ne sont pas uniquement liées au travail de la laine.

Pour parachever cet article sur la laine, je voulais vous citer quelques tissus pour le vestiaire classique réalisés en 100% laine ou mélangés.

Les tissus à laine cardée (woolen)

Parmi les tissus cardés, les plus fameux sont le tweed et la flanelle. 

Le tweed est un tissu chaud à l’aspect rustique idéal pour une veste sport dans un style gentleman farmer. Il est souvent tissé à partir de fils de différentes nuances de couleur offrant un ensemble harmonieux et des plus élégants. Les motifs à carreaux ou les chevrons composent la majorité des tissus tweed, cependant il est aussi possible de trouver des tweed “faussement unis” appelés Donegal en raison de leur lieu de provenance. Le Donegal en bleu marine ou en gris clair peuvent être la matière première de très beaux costumes hivernaux.

La flanelle de laine est quant à elle un tissu d’aspect beaucoup plus noble. C’est un tissu plus léger avec un tombé net, et dont la surface est légèrement duveteuse et très douce. On préférera avec ce tissu là un peu plus de sobriété pour un costume, en évitant les motifs. Cependant, une flanelle avec de belles rayures craie fera un costume trois pièces de très bon goût.

Costume 3 pièces en Donegal Bleu – Reeves
Flanelle de laine – Standeven

Les tissus à laine peignée (worsted)

Les tissus à laine peignée les plus célèbres sont les tissus à appellation super S. Cette appellation sert à désigner la finesse de la laine qui est à l’origine du tissu. On peut trouver des tissus allant de la désignation super 100’s jusqu’à super 210’s, soit une fibre allant de 18.75µm à 13,25µm. Rappelons qu’il faut plusieurs fibres pour faire le fil qui composera le tissu, ce n’est donc pas ce dernier qui est si fin mais bien la fibre. Il existe par exemple des tissus flanelle en laine super 120’s. 

Les tissus super S en laine peignée sont très fluides et très lisses, et plus l’indice de finesse augmente plus on peut apprécier un tissu soyeux, à l’aspect légèrement patiné. Ce sont des tissus destinés à la confection de costumes de mariage, de cérémonie ou des costumes de travail.

Ensuite, pour l’usage d’un costume estival, nous retrouvons le Fresco, ou plus sobrement appelé la laine froide. Il s’agit d’un tissu d’armature toile tissée très large, de manière à obtenir un tissu très aéré. L’aspect rêche du Fresco évoque un port plus décontracté que les tissus superS, il convient parfaitement pour un blazer, ou un costume un peu plus informel. C’est également un tissu à fort potentiel pour les tenues dépareillées.

Enfin, il existe le Solaro, ou laine solaire : un assemblage technique sur deux tons de fils rouge et beige (la deuxième couleur peut varier mais doit rester d’une teinte claire), dont la particularité est de protéger l’utilisateur des rayons du soleil. Ayant un côté plutôt extravagant, avec des couleurs lumineuses changeantes, ce n’est pas un tissu facile à porter. Cependant, il fera le bonheur des plus avertis.

Solaro – Standeven
Fresco – Hardy Minnis
Super 150’s – HardyMinnis

Je l’ai évoqué plus haut, la laine est une matière que se prête volontiers aux mélanges. Pour plus de raffinement et de douceur, elle peut être mélangée à du cachemire, pour plus de fraîcheur et de légèreté à du mohair. On trouve également des laines mélangées au lin et à la soie pour des tissus estivaux. Ces derniers présentent un peu plus de volume et sont très aérés, parfaits pour une veste décontractée.

Mélange Laine coton soie – Carnet

La laine, c’est aussi la matière principale des manteaux. Cardée, dans la majorité des cas, et parfois couplée au cachemire, tissée serrée pour bien isoler du froid et de l’humidité, elle est la base de tous les pardessus. C’est enfin, et on ne le dit quasiment jamais, la matière des toiles tailleurs, qui, mélangée à la viscose ou au coton, structure votre vêtement.

Je termine cet article par un constat amer, mais porteur d’espoir, celui de la filière de la laine en France. Sur les terres de l’hexagone paissent cinq millions d’ovins qui nous fournissent six mille tonnes de laine chaque année. Malheureusement, faute d’une filière textile à la hauteur de ces chiffres, la laine est évacuée comme simple déchet, la vente de cette dernière par les éleveurs ne couvrant même pas les frais de la tonte, pourtant nécessaire au bien être du mouton. La France exporte 80% de la laine récoltée, en majeure partie vers la Chine, où elle est transformée en perdant toute traçabilité. Pour inverser la tendance et favoriser la voie française (et donc le circuit court), plusieurs acteurs de la filière (textile, élevage…) se regroupent et interagissent à leur échelle en améliorant la traçabilité et en redéployant des savoir-faire à l’agonie. C’est le cas du collectif Tricolor regroupant des grandes marques et des fabricants créé en 2018 ou du projet Laines Paysannes œuvrant depuis 2015 en Ariège.